Blue Marble, la « Bille bleue », alias image AS-17-148-22727 de la NASA est cette fameuse photographie de la terre prise en 1972 lors de la mission vers la lune Apollo 17. On l’a déjà évoquée dans plusieurs billets de SPHEROGRAPHIA.Imaginations sur (e)space&fiction, par exemple ici, là et encore là. Cela s’explique par le rôle important qu’on lui attribue dans « la prise de conscience de la finitude planétaire » et « la naissance des mouvements écologistes » pour citer Wikipedia1.
Note : une nouvelle version de ce billet a été publiée le 31/10/2026. Elle corrige le fait que l’image 22727 aurait été renversée par la NASA lors de la publication comme l’affirme la page Wikipedia et certains auteurs, ce qui ne semble pas avoir été le cas et développe deux thèses opposées à propos de « Blue Marble », celle de Denis Cosgrove et Alexandre Chollier.
Blue Marble, un objet fictionnel ?
Pourquoi traiter dans (e)space&fiction d’un objet qui n’a apparemment rien de fictionnel ? Blue Marble est un fait, pas une invention. Harrison Schmitt a bien pris le 7 décembre 1972 une photographie de la Terre visible en sa totalité et complètement éclairée avec un appareil 70-mm Hasselblad 500 EL équipé d’un objectif Zeiss 80mm et d’un film Kodak SO-368 Ektachrome. Il avait choisi une ouverture à f/2.8 et réglé la vitesse sur 1/250e2. Certes, ce fait n’est pas admis par tous. On trouve facilement sur le Web des sites plus ou moins sérieux (mais toujours peu crédibles) qui mettent en cause sa véracité et considèrent que Blue Marble est une manœuvre de la NASA pour entretenir désespérément une fiction scandaleuse. Notre Terre serait (presque) ronde !3. Mais cette incrédulité d’une minorité ne fait pas de Blue Marble un objet fictionnel pour autant.
Une image légendaire
Si Blue Marble est un fait, c’est un fait devenu légende, une image « star » devenue universellement vue et reconnue, un mythe comme l’écrit Sebastian Vincent Grevsmühl4. Or cette notoriété n’est pas accidentelle. Elle a été construite par la NASA qui a largement diffusé et promu le premier cliché puis a entretenu sa faveur du public en publiant régulièrement des photographies analogues5. En 2002 par exemple, une nouvelle « Blue Marble » est diffusée.
Contrairement à celle de 1972, elle n’est plus prise par un humain avec un appareil photographique analogique. C’est une image composite formée de multiples images prises depuis des satellites en orbite et captées de beaucoup plus près. Recadrée sur les États-Unis, sa diffusion a été fortement promotionnée. Elle a été le fond d’écran par défaut des iPhones en 2010. Elle a d’ailleurs contribué à nourrir la théorie des « platistes » que la photographie de 1972 était un faux.
Plus récemment encore, lors du vol habité autour de la lune Artemis-2 en avril 2026, un autre astronaute a repris une photographie de la Terre, pour la première fois depuis 1972 et avec un appareil numérique. Elle a joliment été nommée par la NASA « Hello World ». Cela a été l’occasion pour de nombreux internautes de la comparer savamment avec Blue Marble afin de démontrer le sale état dans lequel se trouve notre planète après 53 ans de changement climatique. Le problème est que les conditions et techniques de prise de vue des deux images sont radicalement différentes, ce qui rend leur comparaison impossible6.
D’objet technique à objet de discours
Blue Marble n’est certes pas une fiction mais de nombreux éléments ont contribué à brouiller sa réalité première. Son impact initial dans les médias et son adoption comme symbole par de nombreuses causes écologistes ou environnementales7 en ont fait un objet de discours. Sa dimension scientifique et technique a été mis de côté au détriment de son apparence et de sa signification. Mais la multiplication de ses avatars par la NASA pour entretenir un projet de conquête spatiale un peu encalminé après l’aventure Apollo a dilué son unicité originelle.
Une image inspiratrice de fiction
Enfin Blue Marble a inspiré de nombreuses images de films-catastrophes ou de fictions de voyage dans l’espace. Matthieu Noucher a montré ainsi dans son billet sur Silent Running que le film, sorti la même année, avait anticipé Blue Marble, vraisemblablement à partir des images de la Terre en couleur publiées depuis 1966. Cela a contribué à estomper encore la limite entre réalité et fiction. Comme l’a démontré Jean-Marie Schaeffer8, ce n’est pas la nature de l’objet qui le rend fictionnel, mais l’usage qui en est fait. De ce fait Blue Marble est devenue un support de récits, voire un récit en soi.
Un cliché retouché …
Revenons pourtant sur la nature de cette célèbre Blue Marble. Cette image célèbre n’est pas le cliché originel, l’image brute prise par Harrison Schmitt le 7 décembre 1972. Cette notion d’image brute est d’ailleurs problématique. Le film doit être révélé au développement puis une épreuve doit en être tirée sur papier, procédé qui nécessite toujours des choix techniques qui influent sur l’apparence de l’image finale9. Mais pour produire Blue Marble, les experts photographiques de la NASA ont fait des modifications plus importantes. Ils l’ont recadrée, ont changé l’étalonnage de ses couleurs. Contrairement à ce qui est souvent affirmé, ils ne lui ont pas fait subir une rotation de 180° pour remettre le Nord en haut. C’est l’astronaute lui-même qui aurait attendu que sa capsule en rotation permanente lui offre une vue correspondant à la représentation cartographique occidentale usuelle10.
… pour sa diffusion
Ces opérations répondent évidemment à des objectifs de communication en direction du grand public. Le recentrage est une opération classique qui corrige un sujet mal cadré à la prise de vue. La saturation des couleurs est un choix esthétique, peut-être validé par le témoignage des astronautes sur le bleu profond des océans, devenu la couleur emblématique de la Terre11. Le choix par Schmitt de l’orientation de la vue s’explique par une volonté de lisibilité pédagogique. Il n’y a pas de haut et de bas dans l’espace mais un Pôle Sud situé en haut irait à l’encontre du mode de représentation habituel, d’autant que la nébulosité brouille les limites des continents.
Interprétation
Dans le contexte du projet SPHEROGRAPHIA, ces modifications ne sont pas anodines. Alexandre Chollier explique dans son livre sur Élisée Reclus et l’intuition cartographique12 que Blue Marble serait une rupture historique dans le registre de la représentation géographique :
[Blue Marble] marque immédiatement les esprits et devient l’icône des mouvements environnementalistes, pour finalement influencer la pensée cartographique elle-même. De nouveaux planisphères voient le jour : disparition progressive du graticule des latitudes et longitudes, emphase sur l’aspect photographique, usage des couleurs naturelles. La raison cartographique perdait tout à coup de sa superbe, l’abstraction n’était plus seule à guider le regard.
Mais celle que l’on avait cru vaincue n’en sortira pas moins victorieuse. Car avant même que la photographie AS-17-148-22727 ne soit présentée à la presse, par deux fois elle avait été ramenée dans le giron de la cartographie. Tout d’abord en excluant le noir de l’image et en concentrant le regard sur la Terre. Ensuite en la renversant de pied en cap, suivant à la lettre la convention cartographique dominante (sous nos latitudes) depuis près de cinq siècles qui veut que le nord soit en haut et le sud en bas. La photographie de la Terre dans l’espace devenant une quasi-carte, un quasi-globe fixé sur son support, globe que l’on manipule et domine du regard, et que l’on imaginera même avoir sous son contrôle. Idée qui, aux yeux de certains géotechniciens, aurait trouvé sa confirmation dans l’anthropocène, la nouvelle ère du monde13.
Chollier, Alexandre. Les dimensions du monde : Élisée Reclus ou l’intuition cartographique. pp. 109-110, Les Éditions des Cendres, 2016.
Commentaire
Le rapport qu’établit Chollier entre Blue Marble et la cartographie est ambivalent. D’un côté la photographie aurait transformé une pensée cartographique marquée jusqu’alors par une abstraction des phénomènes en les concrétisant par le biais de l’image, copie supposée directe de la réalité. C’est la thèse de Cosgrove dans son livre Apollo’s Eye14 que Chollier conteste explicitement dans son dernier livre 15: « La photographie Blue Marble orientée au nord s’inscrit davantage dans l’histoire de la cartographie que dans celle de la photographie. Contre l’avis du du géographe Denis Cosgrove – fréquemment repris après lui – il nous faut affirmer qu’en figurant une Terre ressemblant à s’y méprendre à un globe fiché sur son Axe, AS17-148-22726 [ou 22727, la suivante] n’est pas une « cassure par rapport l’imaginaire cartographique moderne « 16; du moins pas de façon aussi nette que certains l’auraient souhaité. « Les photographes-astronautes ont échappé à la gravitation, pas à la convention ». Les paramètres positionnel, colorimétrique et géométrique de l’image viendraient entériner la suprématie d’une cartographie surplombante et holistique au service d’une idéologie de plus en plus dominante qui prône un contrôle technique global de la planète.
La question est importante mais l’exemple choisi pour la traiter n’est peut-être pas le bon. Le nouveau type de cartes hybrides sur papier combinant imagerie et cartographie évoqué par Alexandre Challier correspond à ce que l’on a nommé à l’époque des « spatio-cartes ». On les obtenait en superposant à une image satellitaire en couleurs naturelles recalée dans une projection cartographique choisie une carte avec les attributs de son choix : limites de pays, régions ou municipalités, toponymes, flèche d’orientation, labels, échelle et légende…
Landsat 1 le premier des satellites d’observation de la Terre lancé le 23 juillet 1972 est exactement contemporain de Blue Marble. Mais, contrairement à la nouvelle Blue Marble de 2002 produite par un assemblage de ces images satellitaires, celle de 1972 était une image analogique. Les modifications qu’on lui a apportées sont d’ordre graphique et non cartographique : ni recalage ni reprojection, simplement une prise de vue conservant l’orientation traditionnelle.
Il est donc difficile de voir dans Blue Marble une victoire de la raison cartographique, qui a d’ailleurs toujours toléré des orientations différentes pourvu que l’indication du Nord soit mentionnée, précision qui est d’ailleurs justement manquante dans la production de cette image, comme on vient de le voir. Il s’agirait plus en l’espèce d’un habitus cartographique qui s’est imposé lors de la prise de vue. Les arguments de Cosgrove en faveur d’une image nouvelle de nature extra-cartographique me paraissent pesers solidement pour cette thèse : pas de graticule, pas de noms, pas de frontières, un décentrement par rapport au cadrage occidental traditionnel.
En revanche, il est juste de constater qu’avec la géonumérisation généralisée et la diffusion des outils de géolocalisation sur les smartphones dans la deuxième moitié des années 2000, la cartographie topographique a renforcé son influence auprès du grand public sans expliquer ses options de visualisation17.
Conclusion
On gagnerait donc à envisager Blue Marble comme un géodispositif pragmatique et opératoire, dont l’objectif était de produire un effet sur un public et qui a été élaboré spécifiquement dans ce but, sans subir de distorsion très marquée. Si l’image Blue Marble n’est pas purement fictionnelle, comme le sont les globes du Dictateur, de L’Assassinat du Père-Noël ou de La Passe-Miroir par exemple, elle s’en rapproche comme support d’un discours visant à promouvoir la conquête spatiale et la réussite américaine, mais dont la forme, libre et poétique, propre à faire rêver et stimuler l’imaginaire ont conduit à projeter des visions sur la Terre et son avenir.
Notes :
- Cette vidéo d’Arte est un bon récapitulatif de son histoire : https://www.arte.tv/fr/videos/110342-042-A/le-dessous-des-images/ ↩︎
- Je n’y étais pas et le rédacteur de Wikipedia anglais probablement non plus. La source primaire est la NASA. ↩︎
- Par exemple ce bricolage improbable de cadrage d’un globe en plastique avec un smartphone sur Tik-Tok : https://www.tiktok.com/@adhd_projects/video/7389093865405369643 ou ce site « platiste »: https://apocryphaofazazel.com/2025/03/30/the-nasa-blue-marble-hoax-why-does-nasa-keep-using-the-same-fake-images/ ↩︎
- Voir les pages 203-214 de l’excellent livre de Sebastian Vincent Grevsmühl, La Terre vue d’en haut: l’invention de l’environnement global. Éd. du Seuil, 2014 ↩︎
- La NASA tiendra des archives publiques et précises de toutes ces images. Voir ici les images de la Terre jusqu’en 2015 : https://www.metabunk.org/threads/debunked-blue-marble-photos-show-a-changing-earth.6616/ ↩︎
- https://www.reddit.com/r/Astronomy/comments/1scdwdf/the_hello_world_and_blue_marble_photos_of_the/ ↩︎
- Un seul exemple : elle introduit par exemple les présentations Keynote de Al Gore quand il candidate sans succès à la présidence des États-Unis en 1989 : https://en.wikipedia.org/wiki/An_Inconvenient_Truth ↩︎
- Schaeffer, Jean-Marie. Pourquoi la fiction ?. Éd. du Seuil, 1999. ↩︎
- C’est encore plus le cas pour les images numériques, qui sont le produit d’algorithmes non connus de l’utilisateur. Mais cette image de 1972 est une image analogique, numérisée ultérieurement pour sa diffusion sur Internet. Alexandre Chollier a publié et commenté l’ensemble des images de la Mission Apollo 17 dans son livre November, november op.cit.: ↩︎
- Cela m’a été confirmé par Alexandre CHOLLIER, lors de sa conférence à Bordeaux le 7 octobre 2026 pour la présentation de son livre : Chollier Alexandre, 2025. November november: en route pour la Lune, la Terre en tête : mission Apollo 17, film photographique NN, décembre 1972. Chêne-Bourg, Suisse : La Baconnière. ↩︎
- On peut vérifier ce bleu sur les photographies prises en 1966 et publiées en couverture du magasine Life : Mad Men et « l’Overview effect » ↩︎
- Chollier, Alexandre. Les dimensions du monde : Élisée Reclus ou l’intuition cartographique. Les Éditions des Cendres, 2016. Voir le compte-rendu de ce livre dans Noucher, Matthieu. « A. Chollier, Les dimensions du monde. Élisée Reclus ou l’intuition cartographique ». Mappemonde. Revue trimestrielle sur l’image géographique et les formes du territoire, no 126 (avril 2019). Voir aussi : https://doi.org/10.4000/mappemonde.994 ↩︎
- Dans son livre de 2016, Alexandre Chollier se faisait encore l’écho d’une rotation de l’image par la NASA postérieure à la prise de vue. Loin de disqualifier sa thèse sur la prégnance culturelle et psychologique de la raison cartographique, le fait que l’astronaute lui-même ait produit une image correspondant aux canons de cette raison renforce cette thèse. ↩︎
- « Or, bien que cette photographie puisse facilement être mise en correspondance avec l’image cartographique de la Terre, elle bouleverse de manière significative les conventions cartographiques occidentales traditionnelles. Tout d’abord, elle élimine le quadrillage, principal symbole du savoir et du contrôle occidentaux, remettant ainsi radicalement en cause une image du monde qui a dominé pendant plus de quatre cents ans. Ainsi libérée, et dépourvue de toute indication de nom, de délimitation ou de possession, la Terre semble flotter librement comme un organisme sui generis. Le diamètre du cercle photographique suit la ligne du tropique du Capricorne plutôt que celle de l’équateur, tandis que le méridien central de l’image s’étend plus ou moins le long de la ligne de latitude 45°E. Il en résulte une mise en avant de l’Afrique et de l’Antarctique à la surface du globe, ne laissant apparaître qu’une partie restreinte de l’Asie et de minuscules lambeaux de l’Australie et de l’Amérique du Sud. Le monde de l’Atlantique Nord, centré sur le méridien de Greenwich, et l’Occident conventionnel disparaissent, tandis que l’écoumène antique autour de la mer Méditerranée n’est plus qu’un arc marginal dans les marges supérieures. Par rapport à l’image occidentale du monde qui s’est construite au fil du temps, le monde est radicalement décentré.
Cette décentration semble appropriée pour une image dont la popularité croissante depuis 1972 a coïncidé avec une dynamique politique et culturelle plus large visant à imaginer et à articuler un monde sans centre privilégié ni périphérie subordonnée, dans lequel toutes les voix d’un monde décolonisé, quel que soit leur lieu d’origine, revendiquent le droit égal d’affirmer leur lieu, leur mémoire et leur vision propres. L’absence apparente de signifiants culturels dans la photo 22727 en a fait une icône prisée des militants écologistes et des défenseurs des droits de l’homme, ainsi que de ceux qui remettent en cause la présomption de supériorité dont jouit depuis longtemps l’humanisme occidental dans une hiérarchie de la vie. » COSGROVE, Denis, 2003. Apollo’s eye: a cartographic genealogy of the earth in the western imagination. Baltimore : London : Johns Hopkins University Press. p. 261. ↩︎ - November, november op.cit. p.40. ↩︎
- Chollier ne cite pas ici Cosgrove mais Armand Mattelart, Histoire de l’utopie planétaire. De la cité prophétique à la société globale, La Découverte, Paris 2000, p.313. ↩︎
- Voir l’inertie et les réticences de Google pour abandonner sa projection Web Mercator sur Google Maps ↩︎
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Blue Marble, also known as NASA image AS-17-148-22727, is the famous picture of the Earth that was taken in 1972 during the Apollo 17 mission to the Moon. It has already been mentioned in several posts on SPHEROGRAPHIA.Imaginations on (e)space&fiction, for example here, there, and here again. This is due to the important role attributed to it in “raising awareness of the Earth’s finite nature” and “the birth of environmental movements,” to quote Wikipedia.
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