Episode 8 de la saison 5 de Mad Men. Après l’amour, Beth dit à Pete que ses yeux lui font penser à la première photographie de la Terre. L’épisode développe ensuite une opposition entre puissance et fragilité qui se transmue rapidement en conflit entre les hommes et les femmes. Ce récit évoque en filigrane « l’Overview effect », comme on a nommé le changement que la vue en surplomb de la Terre aurait généré en faisant prendre conscience à l’humanité que l’avenir de la planète n’était pas acquis et concernait tout le monde. On verra que les choses sont plus compliquées, mais que c’est bien cela qu’évoquent Beth et Pete dans ces dialogues.
Le dialogue des amants
La série télévisée Mad Men n’est pas avare de mise en scène de globes, on aura l’occasion de le montrer dans un autre billet. Ce qui nous intéresse ici est l’évocation orale et métaphorique du globe terrestre de l’épisode 8 de la saison 5. Pete Campbell et Beth ont fait l’amour à leur première rencontre. Les yeux bleus de Pete rappellent à Beth une photo de la Terre qu’elle a vue dans un journal.Comme d’habitude, l’égocentrique Campbell prétend boire ses paroles mais n’apprécie pas cette comparaison qu’il prend comme une marque de mépris à son égard. Il ne saisit pas qu’en évoquant cette planète vulnérable et perdue dans l’obscurité, Beth parle surtout d’elle même et du trouble profond qu’elle ressent.
La réalité historique

On sait que Mad Men, chronique psychologique et sociale des États-Unis des années 60 à travers la vie de publicitaires d’une agence de Madison Avenue à New-York, se veut fidèle à la chronologie historique. Nous sommes à l’automne 19661, les Beatles viennent de sortir Revolver que Megan fait écouter à Don Draper dans le même épisode. Le 23 août 1966, Lunar Orbiter 1, le vaisseau spatial non habité de la NASA a pris la première photo de la Terre vue depuis la Lune qui la montre comme perdue dans l’espace2. Mais cette photographie en noir et blanc justifie difficilement l’analogie avec la couleur des yeux de Pete.

Il serait plus vraisemblable que Beth se réfère à la photographie en couleur de la Terre prise par l’astronaute Michael Collins que Life publie effectivement en couverture le 5 août 19663. La terre y est bleue, mais, vue depuis l’orbite terrestre, elle ne semble pas vraiment perdue dans l’espace.
« Earthrise«
On suppose que les scénaristes de Mad Men ont choisi de fusionner ces deux photographies, et même d’anticiper un peu la fameuse photographie prise par les astronautes d’Apollo 8 le 25 décembre 1968. Surnommée Earthrise (Lever de terre), elle évoque bien l’iris d’un œil. Elle est célèbre, car sa diffusion mondiale a contribué à la généralisation du sentiment de vulnérabilité de la planète et au développement d’une sensibilité écologiste (voir le billet Gravity, film géospatial/Geospatial Movie).
Mais l’image qui évoque le plus parfaitement l’iris d’un œil est la « bille bleue » (Blue Marble), photographie prise le 7 décembre 1972 par l’astronaute Harrison Schmitt lors de la mission d’Apollo 17, qui montre pour la première fois la Terre en entier et complètement éclairée.


La réalité fictionnelle
Mais nous sommes dans une fiction, et cette scène n’a pas pour seul objectif d’ancrer la série dans son époque. Elle a aussi une fonction narrative : nourrir un des grands thèmes de la série, les rapports fondamentalement inégalitaires des hommes et des femmes dans ce milieu social et cette époque et suivre leur lente évolution tout au long des sixties. Mad Men décrit méticuleusement toutes les stratégies masculines : séduction et rejet, valorisation et objectification, attraction et manipulation, utilisation et relégation, etc. Un peu plus tard dans l’épisode, alors qu’il en veut à Beth de refuser de le revoir, Campbell revient à mots couverts sur ce moment dans une discussion avec Harry. La question de la vulnérabilité de la Terre s’est transformée chez lui en une récrimination contre le pouvoir absolu qu’auraient les femmes sur les hommes.
– Pete : Elles font ce qu’elles veulent, même avec Draper. Elles travaillent dans leur tête, allument, éteignent quand elles ont envie, et nous sommes là, à attendre au garde-à-vous. Cela ne devrait pas être comme ça. As tu vu ces photos de la Terre prise depuis l’espace ?
– Harry : Bien sûr.
– Pete : Est ce qu’elles te font te sentir petit et insignifiant ? […] Je te pose un question sérieuse.
– Harry : J’aime les photos de la Terre. Je les trouve majestueuses.
– Pete : Pourquoi te donnent-elles une lueur d’espoir quand elles te rejettent ? Une petite branche à te raccrocher, un mot mal placé, une référence à l’avenir. […] Pourquoi sont-elles les seules à décider de ce qui va se passer ?
– Harry : […] Elles le font c’est tout..
L’effet de surplomb
Derrière la frustration, l’égoïsme et la misogynie du détestable Campbell, se devine dans ces dialogues l’ambigüité de la perception des premières photographies du globe. Du côté masculin, les photos de la Terre offrent un spectacle grandiose, elles sont « majestueuses ». Du côté féminin, elles recèlent une inquiétude liée à une sensation de fragilité et de solitude.
On perçoit comme un écho romancé du fameux « Overview effect », cet effet de surplomb souvent évoqué après les vols spatiaux habités. Frank White 4 l’a théorisé à partir d’interviews d’astronautes à leur retour de l’espace. Selon lui, ils étaient nombreux à se déclarer éblouis et émus par la beauté du spectacle. Ils découvraient la Terre comme un Tout unique, fragile et isolé dans un univers infini et obscur5. Selon lui, les astronautes ressentaient souvent alors un lien très fort avec une communauté humaine sans frontières comme emportée sur un vaisseau spatial qu’il fallait conduire à bon port. White en concluait que l’Overview effect, systématique et « naturel », était le signe que le destin de l’humanité reposait dans sa capacité à poursuivre la conquête spatiale.
Un autre chercheur, Jordan Bimm6 s’est montré très critique sur la théorie de White. Pour lui les astronautes interrogés cachaient souvent leurs pensées négatives d’appréhension, de détachement et d’isolement par rapport à la Terre, leur impression d’être « petits et insignifiants dans leur capsule » 7, qui sont les mots mêmes de Campbell. Bimm conclut ainsi son article : « Dans leur ensemble, les extraits des archives suggèrent que la vue de la Terre depuis l’espace reflète la façon dont les gens se perçoivent eux-mêmes »8, soit exactement ce qu’expriment les dialogues de Mad Men.
Or deux enseignements opposés, pour ne pas dire antagonistes on été tirés de « l’Overview effect ». Soit l’avenir du monde repose sur un pilotage technoscientifique de géo-ingénierie de la planète, qui ne pourrait s’imposer que de manière autoritaire et brutale et qui risque d’être inefficace et même d’aggraver les choses. Soit il faudra imaginer des approches plus pacifiques et respectueuses des équilibres naturels, relevant du soin et de la réparation, mais qui supposent l’élaboration d’un consensus politique complexe et difficile 9. Pour en savoir plus sur cette quête d’une image globale de la terre et les représentations et idéologies qu’elle a générées, il faut lire le livre La Terre vue d’en haut de Sebastian Vincent Grevsmuhl (2014)10.
Et, au fait, qu’en est-il des sentiments réels de Beth pour Pete ?
Un beau plan presque final dévoile leur ambivalence. Car, comme le chantent les Beatles dans Revolver – mais cela ne vaut pas pour le futur de la planète – « Tomorrow never Knows ! »
Notes
- https://archive.nytimes.com/artsbeat.blogs.nytimes.com/2012/05/07/mad-men-recap-season-5-episode-7-megans-last-day/ ↩︎
- https://www.facebook.com/aye.universe.official/posts/-the-first-view-of-earth-from-the-moon-on-august-23-1966-history-was-made-when-n/653925937749101/ ↩︎
- https://www.wright20.com/auctions/2022/10/one-giant-leap-for-mankind-vintage-photographs-from-the-victor-martin-malburet-collection/142q ↩︎
- White, Frank. The Overview Effect: Space Exploration and Human Evolution. Amer Inst of Aeronautics &, 1998. ↩︎
- https://en.wikipedia.org/wiki/Overview_effect ↩︎
- Bimm, Jordan. « (99+) Rethinking the Overview Effect ». Quest: The History of Spaceflight. 21, no 1 (2014). https://www.academia.edu/5995107/Rethinking_the_Overview_Effect. ↩︎
- https://www.asc-csa.gc.ca/fra/jeunes-educateurs/trousses/sante-mentale-et-isolement/effet-de-vue-d-ensemble.asp ↩︎
- « Together, these selections from the archive suggest that the view of the Earth from outer space includes a reflection of how people see themselves. ↩︎
- Beth va mal, comme on le verra dans la suite de la saison 5 [Attention, divulgâchage ! Pete découvre que son mari a décidé de soigner sa dépression en la convainquant de se faire interner dans un hôpital pour une série d’électrochocs]. Si l’on admet que Beth s’identifie à la Terre, elle se soumet à la technique des hommes. ↩︎
- Grevsmühl, Sebastian Vincent. La Terre vue d’en haut: l’invention de l’environnement global. Éd. du Seuil, 2014. ↩︎
Ce billet vous a intéressé ?
- Consultez les billets SPHEROGRAPHIA.Imaginations
- Visitez le site du projet SPHEROGRAPHIA
- Surtout, n’hésitez pas à partager et commenter les billets !
… et pour contribuer, cliquez ici !
Episode 8 of Season 5 of Mad Men. After making love, Beth tells Pete that his eyes remind her of the first photograph of Earth. The episode then develops a tension between power and fragility, which quickly turns into a conflict between “men” and “women.” This narrative subtly evokes the “Overview Effect”—the term given to the shift in perspective that viewing Earth from above is said to have brought about, making people realize that the planet’s future was not guaranteed and concerned everyone. We’ll see that things are more complicated, but that is indeed what Beth and Pete are discussing in these dialogues.
Use the translation bar at the top right of the posts to switch to English or another language.
Found this post interesting?
- Check out the SPHEROGRAPHIA.Imagination posts
- Visit the SPHEROGRAPHIA project website
- Please feel free to share and comment!
… and to contribute, click here!
- Work Title/Titre de l’œuvre : Mad Men Saison 5, épisode 8
- Author/Auteur : Matthew Weiner
- Year/Année : 2012
- Field/Domaine : TV
- Type : Series
- Edition/Production :
- Language/Langue : en
- Geographical location/localisation géographique : Cos Cob, Connecticut
- Remarks/Notes:
- Machinery/Dispositif : Globe terraqué
- Location in work/localisation dans l’oeuvre :
- Geographical location/localisation géographique :
- Remarks/Notes :







