Indiana Jones et les Aventuriers de l’Arche Perdue de Spielberg (et Lucas) fait partie des films les plus célèbres des 50 dernières années. Devenu un classique du film d’aventure, il a battu tous les records de fréquentation en salle, en DVD et sur les plateformes. Il a donné lieu à de nombreuses déclinaisons en romans, BD, jeux vidéo et l’exploitation de produits dérivés. On le sait moins, mais il détient probablement aussi le record au cinéma du nombre de géodispositifs fictionnels.
Indiana Jones and the Raiders of the Lost Ark by Spielberg (and Lucas) is one of the most famous films of the last 50 years. Now considered a classic adventure film, it broke all box office records in theaters, on DVDs, and on streaming platforms. It also spawned numerous spin-offs in the form of novels, comics, video games, and other products. Less well known is the fact that it probably holds the record for the number of fictional geographical locations in cinema.
A l’occasion de la publication d’un article dans la revue Cartes & Géomatique 1, je passe en revue les géodispositifs fictionnels du film Les Aventuriers de l’Arche perdue et j’en profite pour mettre à jour la typologie utilisée dans (e)space&fiction. On trouvera dans l’article en ligne les références, la méthodologie, des analyses plus détaillées ainsi que des éléments sur la structure spatiale du film.
Attention pour ceux qui n’auraient jamais vu le film ! Le texte et les images de ce billet dévoilent des éléments importants de l’intrigue.
Typologies de géodispositifs
(e)space&fiction dispose depuis l’origine dans le menu d’une catégorisation des oeuvres et des géodispositifs qui permet de retrouver instantanément, par exemple, tous les billets qui parlent de cinéma ou ceux qui évoquent des coordonnées géographiques. Le nombre des catégories a évolué au cours du temps pour atteindre un total de 26. Ce nombre élevé s’expliquait par la volonté de décrire au plus près chaque géodispositif et un tel éclatement ne facilitait pas la recherche. Une analyse des 19 séquences des Aventuriers qui mettent en scène un ou plusieurs géodispositifs a conduit à proposer des rapprochements et regroupements dans des catégories plus globales. Par ailleurs certaines catégories importantes qui manquaient ont été ajoutées à la liste. L’exposé ne suit pas la chronologie du film mais présente les géodispositifs par grandes catégories.
Les cartes classiques
Pas de film d’aventure sans carte, qui est d’ailleurs le géodispositif fictionnel le plus courant. La catégorie des cartes dans Les Aventuriers regroupe des cartes statiques sur papier et des cartes animées par les techniques du cinéma.
La première est l’indispensable carte au trésor dessinée sur un parchemin déchiré qui témoigne de son ancienneté et des vicissitudes qu’ont connues ses différents détenteurs. Il s’agit de la fameuse carte qui va conduire le téméraire aventurier jusqu’à l’idole.
De nombreuses cartes sont aussi disposées sur les murs de la salle où le sage professeur donne cours devant des étudiants beaucoup moins vindicatifs que les Indiens du Pérou. Leur facture est académique et leur nature scientifique.
Ces cartes sont bien sûr des accessoires du décor qui servent à opposer les deux personnalités d’Indiana Jones. Comme les différents objets archéologiques présents sur le bureau, elles soulignent le métier officiel du personnage. Mais leur présence dans le champ de la caméra fait plus que cela. Même fugitivement, elles ouvrent visuellement pour le spectateur des espaces potentiels hors du lieu où se passe la scène, que le film va pouvoir (ou non) explorer.
Les cartes animées
Les techniques d’animation du cinéma ont été très tôt appliquées aux cartes. Et la surimpression d’un moyen de transport sur une carte défilant latéralement devant la caméra est une figure courante du cinéma. On la trouve dans des films aussi différents que La Sirène du Mississipi de Truffaut ou Borat de Sasha Baron Cohen, pour ne citer que deux exemples sur (e)space&fiction. On a trois exemples de carte animée dans le film, particulièrement abouties et accompagnées par la célèbre musique de John Williams. Le premier voyage conduit Indiana de San Francisco au Népal (en hydravion ?!), le second, présenté ci-dessous, l’emmène en avion du Népal au Caire et le dernier en sous-marin du Caire à une île de la mer Égée. L’article de Cartes et Géomatique propose une analyse de ces cartes.
Les globes
Le globe terrestre est un mode de géovisualisation dont le caractère « global » et la nature volumique offrent des usages fictionnels différents de ceux de la carte. Deux séquences des Aventuriers mobilisent un globe posés sur un bureau. Le premier se trouve dans la salle de classe, posé bien en évidence au premier plan pour la caméra, qui durant la scène tourne autour, bascule d’un côté puis de l’autre. Et l’on aperçoit le second au moment où Jones, une fois rentré chez lui, fait ses bagages pour partir à la recherche du médaillon.
Le globe est traditionnellement le symbole à la fois du savoir et du voyage. Dans les films comme dans la réalité, les globes occupent souvent les salles de classe et les cabinets des « globe-trotters ». Les deux scènes se font écho et l’on pourra découvrir dans l’article les nombreuses rimes visuelles liées aux sphères qui accompagnent les globes, comme souvent dans les fictions.
Les graphiques et les croquis
Nous avons ajouté à (e)space&fiction la catégorie du graphisme non cartographique décrivant un espace ou un lieu. On en trouve trois exemples dans Les Aventuriers. Deux d’entre eux sont dessinés par le « Dr Jones » sur un tableau noir de salle de classe et le deuxième évoque indirectement « Mr Indiana », l’aventurier. Le premier croquis présente un site archéologique en Angleterre pillé par des pirates (« Surtout ne pas confondre archéologie et pillage ! » professe le Dr Jones). Il esquisse ensuite pour les experts de l’armée américaine un schéma du fonctionnement du « pommeau-médaillon » placé sur le « grand bourdon de Râ », le dispositif spatial de positionnement au cœur du film qui sert à localiser l’Arche. La mise en scène suggère subtilement que l’ombre de l’aventurier plane déjà sur cet artefact fabuleux.
Les noms de lieu
Dans les oeuvres de fiction comme dans la vie, la manière la plus simple d’évoquer un espace ou un lieu est de le nommer. C’est aussi l‘expression géographique qu’un lecteur ou un spectateur d’une oeuvre de fiction perçoit le plus directement. Le nom de lieu n’était pas une catégorie d’origine du site, qui se focalisait sur les géodispositifs instrumentaux plus spécialisés qu’un moyen universel comme le langage. Certains géodispositifs langagiers étaient classés comme Récit/Narrative, catégorie paradoxalement à la fois trop étroite et trop vague. Et deux catégories plus spécifiques ciblaient les noms inscrits sur les objets physiques comme les panneaux et les plaques commémoratives. Bien sûr, les noms de lieux foisonnent dans les fictions, mais le choix du nom ou son omission peut être significatif. Nous avons intégré tout cela dans une catégorie générale Nom de lieu avec de nouvelles sous-catégories.
Une de ces sous-catégories nouvelles concerne les intertitres, très utilisés au cinéma. Contrairement à d’autres films, où chaque changement de lieu s’accompagne d’un intertitre, il n’y en a qu’un dans Les Aventuriers qui mentionne simplement le continent et l’année où se passe l’action.
Ni le Népal ni l’Égypte, où le film passe beaucoup de temps, n’ont d’intertitre. L’expression de leur localisation se fait par le moyen d’un autre type de géodispositif, le toponyme écrit sur une carte. La carte animée présentée plus haut affiche de nombreux noms de pays : NEPAL, INDIA, KARACHI, AFGHANISTAN, IRAN, IRAQ, SYRIA, JORDAN, PALESTINE, EGYPT, SAUDI … et quelques de noms de villes : Karachi, Bagdad. La destination s’affiche en rouge: Cairo.
Enfin, les dialogues sont un autre moyen d’informer les spectateurs sur les endroits où le film les emmène. Il est assez facile de les extraire des fichier textuels des sous-titres. Dans Les Aventuriers par exemple, Tanis est cité 10 fois, Cairo 8 fois et … Berlin 4 fois, même si l’action ne se passe pas dans la capitale du IIIe Reich. Il faut en effet distinguer les lieux que le film visite et ceux que le film ne fait qu’évoquer. Le projet Atlas Cine développé par Sébastien Caquard permet de visualiser séparément sur une carte ces différences, parmi de nombreuses autres.
Les méthodes, un exemple : la topographie
Les Aventuriers est une grande chasse au trésor et il n’est donc pas surprenant que les questions de localisation tiennent une place centrale tout au long du film et justifient toutes les scènes d’action. Mais l’originalité du film est que pour localiser l’Arche d’Alliance, il faut reconstituer un appareillage complexe et sophistiqué vaguement inspiré des méthodes utilisées en archéo-astronomie et qui relèvent plus ou moins de la topographie. Cet appareillage combine trois dispositifs. le premier est utilisé pour la mesure, le second pour la visée et le troisième pour le géopositionnement. Une fois étalonné, le fameux médaillon que se disputent Jones et les nazis est posé sur une perche installée au bon endroit. Il focalise un rayon du soleil sur une maquette de la ville ancienne de Talis et détermine le point précis où se trouve l’Arche. Jones utilise ensuite un théodolite pour repérer cette position sur le site archéologique, afin de s’en emparer.




Les repères paysagers
Un autre moyen de localisation au cinéma est de choisir un repère paysager connu, tel qu’un monument ou un site iconique, que le spectateur est supposé connaître ou au moins situer approximativement. Ainsi, à la fin du film, l’image des deux héros attachés sur l’île grecque est remplacée par une vue du Memorial Monument, qui nous projette aux États-Unis, et – pour les spectateur qui le connaissent – plus précisément à Washington. Le film passe ensuite sans transition à la réunion au sommet avec les militaires de l’armée américaine pour décider du sort de l’Arche. On localise inconsciemment cette réunion dans le bâtiment d’où était prise la vue précédente. Pour qui a visité Washington, ce n’est pas possible car le bâtiment en question n’abrite pas des bureaux officiels mais la monumentale statue du Lincoln Memorial. Cela n’a pas d’importance, le plan dure 4 secondes et peu de personnes y prêtent attention. Le repère sert simplement à marquer une ellipse du récit (le voyage de retour chez eux de Indiana et Marion) et le renversement de situation (de prisonniers des Nazis ils sont devenus interlocuteurs du gouvernement américain).
Dans la scène suivante, Jones sort de cette réunion et rejoint Marion au-dessus d’un escalier. On présume donc qu’ils sont toujours dans ce même bâtiment de Washington. Si c’est le cas dans la fiction, l’escalier où a été tourné la scène est celui du City Hall de San Francisco. De fait les scènes en extérieur d’Égypte ont été filmées en Tunisie, celles de la mer Égée en France et en Californie. Quant aux scènes d’intérieur, elles ont été tournées au Elstree Studios à Londres. Si un film est bien « une machine localisante », comme l’écrit Tom Conley2, la topographie fictionnelle qu’il construit n’a la plupart du temps que peu à voir avec la topographie réelle.
Un géodispositif original des Aventuriers combine un repère paysager et un croquis. Au début du film s’affiche, comme c’est l’usage, le logo de la Paramount, la compagnie qui produit le film. Il représente une montagne de l’Ouest américain, à laquelle se superpose pour la cacher une autre montagne au profil identique, mais qui, elle, fait partie du paysage du film. Lui succédera ensuite un plan d’Indiana Jones de dos qui cache à son tour la montagne. Ce rapide et discret géodispositif suggère un déplacement des Etats-Unis vers un Pérou fictionnel, comme un rappel furtif du trajet qu’aurait effectué Indiana avant que le film commence. C’est bien entendu délibéré de la part du réalisateur et on pourra lire dans l’article une discussion critique des interprétations possibles de ce générique.
Des géodispositifs métaphoriques
Enfin, d’autres géodispositifs ne fonctionnent pas au premier degré. Pendant le combat entre Indiana Jones et le géant nazi qui reste longtemps incertain, l’étrange aile volante futuriste (nous sommes en 1930) se met à pivoter sur elle-même. Elle fait irrésistiblement penser à l’aiguille d’une boussole devenue folle, comme un signe du destin hésitant sur le vainqueur du conflit futur entre l’Amérique et l’Allemagne hitlérienne. C’est l’orientation même de l’histoire du film, et plus largement de l’Histoire du monde qu’évoque ce géodispositif de localisation.
Quant à la localisation future de l’Arche, le dernier plan tend à suggérer quelle est maintenant belle et bien perdue dans les labyrinthiques entrepôts de l’US Army.
Le format et la diégèse
Deux autres catégories ont été ajoutées au site suite au travail sur l’article pour le Comité Français de Cartographie. La première est le format du géodispositif : est-il analogue, numérique ou inconnu. Les cartes imprimées, les photographies aériennes anciennes sont des géodispositifs analogues. L’intrigue des Aventuriers se déroulant en 1936, tous les géodispositifs du film sont nécessairement de ce type. Les SIG, globes virtuels et cartes en ligne sur Internet seraient bien entendu classés comme numériques. La catégorie inconnu est à choisir quand il est impossible de déterminer le format, par exemple s’il s’agit de géodispositifs magiques ou qui relèvent de la science fiction.
La seconde, appelée diégèse, décrit la position du géodispositif par rapport à l’espace-temps propre au récit que raconte le film. Les géodispositifs dits diégétiques font partie de l’univers fictionnel. Ils sont manipulés ou évoqués par les personnages. Ainsi Indiana consulte la carte de l’idole et utilise le théodolite pour localiser l’Arche. Ceux qui sont complètement extérieurs au récit, comme le logo de la Paramount ou l’intertitre, sont classés comme extradiégétiques. D’autres sont hybrides car ils combinent des éléments diégétiques et extradiégétiques, comme les cartes animées des Aventuriers. L’avion ou le sous-marin font partie de l’histoire, mais la carte qui défile et la ligne qui se trace au fur et à mesure du voyage lui sont extérieures.
J’espère que ce petit voyage dans les géodispositifs des Aventuriers de l’Arche Perdue vous a donné envie de revoir le film. Malgré son âge vénérable, il est toujours aussi plaisant à regarder et démontre la fantastique maîtrise de la mise en scène de Steven Spielberg. Au-delà d’un agacement légitime devant l’exploitation commercial du film, on peut le voir rétrospectivement, et c’est ce que je discute dans l’article cité en référence, à la fois comme un hommage au cinéma d’aventure américain et comme une tentative de le renouveler en le prolongeant. En effet, la plupart des géodispositifs présentés dans ce billet évoquent ou reprennent ceux employés par les films classiques. Mais Spielberg (et Lucas) leur donnaient avec maestria une nouvelle vie à l’écran avec un film susceptible de toucher une nouvelle génération de spectateurs.
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- Joliveau Thierry (2025). Structure spatiale et géodispositifs fictionnels du film d’aventure. L’exemple des Aventuriers de l’Arche perdue. Cartes & géomatique. Revue du Comité Français de Cartographie, Juin 2025 (260), 47‑58. https://hal.science/view/index/docid/5348290.
Il reprend une intervention à la Journée d’étude du CFC “CARTOGRAPHIE ET CINÉMA” le 6 décembre 2024 dont une partie avait déjà été présentée lors d’une conférence au Festival Géocinéma 2024 de Bordeaux qui portait sur le thème AventureS. ↩︎ - Conley Tom (2007). Cartographic Cinema. University of Minnesota Press ↩︎
- Work Title/Titre de l’œuvre : Les Aventuriers de l’arche perdue (Raiders of the Lost Ark)
- Author/Auteur : Steven Spielberg (George Lucas)
- Year/Année : 1981
- Field/Domaine : Film/movie
- Type : aventure
- Edition/Production : George Lucas
- Language/Langue :
- Geographical location/localisation géographique : plusieurs localisations autour du monde
- Remarks/Notes:
- Machinery/Dispositif : multiples
- Location in work/localisation dans l’oeuvre :
- Geographical location/localisation géographique :
- Remarks/Notes :















