Maxime Blondeau est un entrepreneur, conférencier et écrivain au parcours original qui travaille et réfléchit sur le lien au territoire et au vivant dans le monde contemporain en accordant une large place aux représentations géographiques. Sa mention dans SPHEROGRAPHIA.Imaginations, s’explique par la très belle image que Maxime Blondeau a publiée dans un de ses posts sur le site LinkedIn. Nous interrogeons ici la signification de cette sphère un peu mystérieuse.


Cette image est bien sûr un détournement du tableau très connu du peintre hollandais Vermeer appelé couramment L’Astronome. Or, on le sait peut-être, Vermeer a peint un deuxième tableau, pendant de celui-ci, connu sous le nom du Géographe. La physionomie et la tenue des deux personnages se ressemblent beaucoup dans les deux tableaux. Les deux hommes semblent se trouver dans la même pièce, même si le cadrage et le décor sont un peu différents. Ce dédoublement est intéressant à explorer pour comprendre l’image créée par Maxime Blondeau.
On a longtemps conjecturé que les deux tableaux représentaient un personnage réel, le savant Antonie van Leeuwenhoek, ami de Vermeer. Mais la dissemblance avec certains portraits connus du savant a conduit à abandonner cette hypothèse. Pour Paul Bernard-Nourau1, il s’agirait d’ailleurs moins de portraits que de tableaux de genre. Leur objectif serait de décrire une scène quotidienne, celle de deux savants hollandais du XVIIe siècle pratiquant leur métier dans leur cabinet d’étude. Il voit dans ces tableaux des « portrait de choses » tant ils décrivent très précisément les instruments utilisés par ces deux personnages. Les objets présents dans la scène ont tous en effet été parfaitement identifiés2.

Les outils de l’astronome et du géographe
Le globe sur lequel l’astronome pose la main est un globe céleste qui présente la localisation des étoiles figurées par constellations3. On l’attribue au graveur et cartographe Jodocus Hondius, tout comme le globe terrestre rangé en haut de l’armoire du géographe, orienté pour donner à voir l’Océan Indien, terrain d’action à l’époque de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales4. Le compas est aussi un instrument de mesure commun aux deux tableaux, qui passe de la table de l’astronome à la main du géographe. L’astrolabe posé devant le globe céleste de l’astronome et légèrement caché par la pièce d’étoffe sert à calculer la position des étoiles. Il aurait été conçu par Willem Blaeu, qui est aussi l’auteur de la carte qui se trouve sur le mur du géographe. Le contributeur de la page Wikipedia en anglais distingue même sur le montant central de la fenêtre, un très peu discernable bâton de Jacob, instrument utilisée en astronomie et en arpentage pour mesurer les angles. La gravure accrochée à l’armoire serait une reproduction du Coelestum Planum un planisphère céleste publié à Rotterdam en 1619 par Jan Janz Stampioen. Le livre ouvert sur la table de l’astronome est la seconde édition du traité de 1614 d’Adriaen Metius titré Institutiones Astronomicae Geographicae5. Le géographe se penche aussi sur un livre, impossible à identifier ; et les rouleaux de papier sous son bras sont très vraisemblablement des cartes. Même si les titres des tableaux sont issus des inventaires successifs des ventes et ont varié au cours du temps, c’est bien la description très fidèle du travail de deux hommes de science que cette paire de tableaux met en relation, tout en les distinguant.
Astronomie et géographie
Astronomie et géographie sont en effet liées depuis l’Antiquité. Rappelons que les deux grandes livres de Ptolémée au IIe siècle étaient son traité d’astronomie, connu sous le nom d’Almageste et sa Géographie, à la fois compilation des données géographiques du monde gréco-romain et innovation méthodologique fondant la localisation et la cartographie sur une projection et des coordonnées. Astronomie et géographie sont restées associées jusqu’au XVIIIe siècle par les méthodes et questions communes qu’elles partageaient. La localisation géographique en latitude et longitude nécessitait des mesures astronomiques de positionnement par rapport aux étoiles et donc une connaissance de l’Univers, elle-même complémentaire d’une détermination de la forme de la Terre accompagnée de mesures sur le terrain. Une géographie mathématique liée à l’astronomie a d’ailleurs longtemps cohabité avec une description littéraire et une représentation sur carte des phénomènes terrestres fondées sur des observations de plus en plus précises et raisonnées.
Cosmographies
Dans la tradition médiévale, qui reprend un vocabulaire issu de l’antiquité, géographie et astronomie font partie de la cosmographie, science de description générale de l’Univers, du Ciel et de la Terre. Dans le sens moderne « officiel » plus étroit que lui donne aujourd’hui l’Académie, la cosmographie relève uniquement de l’astronomie : c’est « la science des mouvements des corps célestes et, en particulier, du Soleil et de son système planétaire ». Or Maxime Blondeau, auteur de l’image présentée ci-dessus, se donne justement pour mission de reprendre et renouveler cette cosmographie afin de répondre aux problèmes actuels à l’échelle globale, territoriale et locale. Dans l’introduction à son livre Geoconscience6, il écrit :
La cosmographie est une discipline ancienne dont l’objet consiste à représenter l’univers visible. Elle est l’ancêtre de la géographie et nous devrions la pratiquer davantage pour relever les défis contemporains. Les nouveaux cosmographes parlent plusieurs langues: la cartographie, la programmation, la donnée, la fiction et l’image. Entre épuisement des ressources naturelles et surabondance d’information, il y a urgence à réorienter notre attention collective vers le territoire, et ce qui nous unit à lui ». Maxime Blondeau. Géoscience. p.6
Passionné de science-fiction, Maxime Blondeau est aussi l’auteur du site The Cosmograph, sous-titré Géographie de l’imaginaire, dont l’objectif est d’explorer les » storyworlds », les oeuvres-mondes qui « développent leur propre géographie, leur histoire et leur écologie. Mieux les comprendre grâce à la cosmographie peut nous aider à dessiner l’avenir… ». Son approche n’est pas sans rapport avec les thématiques de espace& fiction.
Le nouveau cosmographe
Dans l’image modifiée, comme dans les tableaux de Vermeer, nous n’avons donc pas affaire au portrait d’un individu réel mais à la figuration d’un nouveau type de savant contemporain et de ses instruments. En fait, ceux-ci se résument à une sphère lumineuse qui remplace le vénérable globe céleste7. Son caractère onirique s’accorde parfaitement avec la robe de chambre dumbledorienne d’un nouveau cosmographe. Elle symbolise bien à la fois la dimension géographique, imagée, fictionnelle et numérique de la nouvelle cosmographie qu’entend promouvoir Maxime Blondeau.
Paradoxalement, elle fait écho aussi à certaines interprétations du tableau de Vermeer. Si l’on en croit Paul Bernard-Nourau, Vermeer affirme dans L’Astronome et Le Géographe « la puissance de la peinture à s’emparer des objets de la science autant que le pouvoir du peintre à se situer d’égal à égal avec les scientifiques eux-mêmes ». Vermeer se voulait » à l’instar des astronomes et des géographes, un «descripteur de mondes» pour citer une expression néerlandaise qui s’appliquait également aux cartographes et aux peintres »8.
Mais chez Vermeer, protestant converti au catholicisme, cette attention à la science, y compris dans la peinture, s’accompagne d’une spiritualité dont témoignerait la première page du chapitre du livre ouvert sur la table de l’astronome, qui s’intitule « De l’inspiration divine ». Le tableau accroché au fond de la pièce, que l’on distingue à peine, dépeint d’ailleurs Moïse sauvé des eaux. « Or Moïse était considéré comme le « plus ancien géographe », ayant guidé les Hébreux pendant leur exil et comme le saint patron d’une science qui ne reposait pas sur l’observation et l’expérimentation comme la science moderne, mais plutôt sur l’exploitation des sources anciennes de sagesse issues des civilisations passées »9.
On pourrait alors voir dans l’image du nouveau cosmographe, le symbole de la nécessité de renouveler cette approche scientifique moderne, devenue à son tour traditionnelle, pour l’ouvrir à une « géoconscience » salutaire plus large.
Sait-on à ce propos que L’Astronome est connu sous un autre nom, L’Astrologue ? Astronomie et astrologie sont en effet elles-aussi liées depuis l’antiquité. Ptolémée lui a d’ailleurs consacré un autre traité, le Tetrabiblos. L’astrologie est une pratique divinatoire qui se fonde sur des calculs astronomiques pour déterminer les positions des corps célestes supposées influencer les destinées humaines. Une autre interprétation du tableau10 avance que l’astrologue serait en train d’établir le thème astral du bébé Moïse. A moins que le tableau ne renvoie inversement à l’interdiction du culte des astres proclamé par Moïse11 ? Même si la sphère terrestre de la nouvelle image évoque irrésistiblement la boule de cristal de la voyante ou du mage, il n’y a rien de divinatoire dans la démarche du nouveau cosmographe qui investirait donc plutôt la futurologie et la (géo)prospective.
- Paul Bernard-Nourau, L’Astronome, septembre 2022. https://histoire-image.org/auteurs-analyses/paul-bernard-nouraud ↩︎
- On se réfèrera pour approfondir l’inventaire des tableaux au remarquable site interactif Essential Vermeer pour L’Astronome et Le Géographe ↩︎
- On peut consulter en 3D un exemplaire de globe céleste de Jodocus Hondius sur le site de la BNF. ↩︎
- La page Wikipedia sur Le Géographe attribue le globe céleste à Hendrick, fils de Jodocus. ↩︎
- Paul Bernard-Nourau, op. cit. ↩︎
- Blondeau, Maxime. Géoconscience: un nouveau regard sur le territoire. Allary éditions, 2025. ↩︎
- Celui-ci est d’ailleurs orienté pour présenter l’hémisphère occidental. ↩︎
- Paul Bernard-Nourau, op. cit. ↩︎
- Essential Vermeer L’Astronome, op. cit. ↩︎
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Astrologie ↩︎
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Astrologie, op. cit. ↩︎
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Globe of a New Cosmographer
Maxime Blondeau’s reimagining of a Vermeer painting symbolizes a new cosmographic perspective – geographical, visual, fictional, and computational – for responding to environmental and social challenges at the global, regional, and local levels.
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