Dans Je t’aime, je t’aime, un film profondément original et trop méconnu, Alain Resnais aborde la science fiction, genre où on ne l’attendait pas. Avec son scénariste Jacques Sternberg, ils imaginent une machine à explorer le temps à la H.G. Wells, mais qui ne permet que remonter dans le passé. Ils délaissent la question du paradoxe temporel déjà bien explorée par le cinéma de genre pour offrir une étrange, subtile et obsédante méditation sur le temps. Et c’est pour SPHEROGRAPHIA une vraie curiosité. Le film met en scène un globe, minuscule et à peine visible, qui se trouve pourtant au centre d’une scène mémorable.
Je t’aime, je t’aime raconte l’histoire de Claude Ridder (Claude Rich), un homme qui a manqué son suicide et accepte de se prêter à une expérience scientifique sur le temps.
Les chercheurs le conduisent dans un drôle de laboratoire en forme de sphère et l’endorment en compagnie d’une souris qui a déjà survécu à un voyage dans le temps et qui l’accompagne dans un bocal .
Ridder est alors projeté dans son passé, un an en arrière, pour n’y passer qu’une minute. Mais l’expérience prend un tour erratique. Ridder (et le spectateur avec lui) sont entraînés dans un étrange kaléidoscope de va-et-vient entre les bribes de sa vie passée et le moment présent dans la sphère. Les séquences s’enchaînent sans cohérence apparente au début, avant qu’une incertaine chronologie semble se mettre en place et qu’un mystère tragique se dessine petit à petit.
La scène du globe
La scène se situe vers le premier tiers du film, à un moment où Ridder est employé dans une société de logistique. Il monologue sur le temps qui ne vaut pas passer, puis appelle l’horloge parlante pour l’informer de l’heure qu’il est. Il dresse ensuite une histoire accélérée de la Terre de son origine à sa fin. Puis il utilise un taille-crayon en forme de mini-globe terrestre en ironisant sur l’absurdité de son existence. La transcription de ce monologue, écrit par Jacques Sternberg, se trouve ci-dessous.
Texte du monologue
– Il est trois heures de l’après-midi. Encore trois heures à franchir. Il y a trois minutes, il était déjà trois heures. Dans trois semaines il sera encore trois heures. Dans un siècle aussi. Le temps passe pour les autres, mais pour moi seul, enfermé dans cette pièce, il ne passe plus. Je suis hors-jeu, hors-temps. Il est trois heures à tout jamais.
– Allô ? Ah. Allô, l’horloge parlante. Je vous signale qu’au troisième top, il sera exactement 15 heures 0 minutes 0 secondes. Comment ? D’accord. Demain à la même heure comme convenu. Euh! Mes amitiés chez vous.
– Je pense que pendant 100 millions d’années, la Terre a subi le règne des algues et des mollusques, qu’ensuite elle a été dominée par les grands reptiles et qu’enfin quelqu’un a eu l’idée de créer la firme dans laquelle je suis employé. Je pense qu’à la vitesse de 100 000 km à l’heure, je file de ma naissance vers ma mort. Que la terre tournera sur elle-même pendant deux ou trois millions d’années sans moi. Et pourtant je suis là, accroché à ce crayon sur un bolide de feu, à me demander comment convaincre un client que nous sommes désolés d’apprendre la perte de son colis expédié le 4 et que nous ferons l’impossible pour…
– Ça va ?
– Ça va.
Analyse
Le globe taille-crayon1 est en permanence sur la table durant la séquence. Ridder évoque l’histoire et le devenir de la planète avant de s’en saisir. Ce n’est qu’u moment où il lie son existence personnelle à celle de la planète qu’il prend fermement le globe dans sa main et le fait tourner énergiquement pour tailler le crayon qui symbolise l’absurdité de son existence.
Il peut sembler discutable d’évoquer une sorte « d’Overview effect« , cette « vue d’ensemble en surplomb » de la Terre à propos de cette séquence. Pourtant c’est bien factuellement ce que l’on observe quand Ridder pose soudain son regard sur le minuscule globe avant le le prendre dans sa main et de le mettre en rotation. Or Resnais et Sternberg préparent le film en 1966-1967, au moment de la diffusion par la NASA des premières photographies de la Terre prises depuis l’espace, réputées avoir changé définitivement le rapport des humains à la Terre suite à l’Overview effect (voir aussi ce billet).
Si « l’Overview effect » était causé par un voyage dans l’espace, Je t’aime, je t’aime nous expose les effets d’un voyage dans le temps, thème majeur du film. Mais temps et espace sont indissociables et le film de Resnais les fragmente l’un comme l’autre en multipliant de très courtes séquences sans continuité, jamais datées ni localisées. Et l’effet de la vue de la Terre depuis l’espace ne change pas seulement la perception spatiale et visuelle de la planète. Elle conduit aussi à questionner son devenir et donc sa trajectoire temporelle, sur le plan environnemental par exemple. Une autre référence commune est la sensation qu’a Ridder de se trouver sur un « bolide de feu », qui évoque directement la théorie de la Terre comme vaisseau spatial. Popularisée par le designer, architecte et écrivain Buckminster Fuller, elle connait une grande faveur dans les années 19602 et la théorie de « l’Overview effect » l’a remobilisée ensuite. Enfin, si l’on admet comme dans ce billet sur Mad Men, que l’Overview effect est autant personnel que collectif, le personnage de Ridder en est une nouvelle illustration.
Sebastian Vincent Grevsmühl a montré que la vue d’en haut et à distance de la Terre n’était pas vraiment le déclencheur d’une nouvelle conscience de la planète, qui émerge dans un continuum d’événements scientifiques, techniques, sociaux et politiques plus ancien et plus continu3. En trouver un écho implicite dans un film intellectuel et avant-gardiste français du milieu des années 1960 le confirme, tout en soulignant le caractère universel de cette interrogation existentielle.
Sur le plan visuel
Comme souvent dans les films, le globe taille-crayon vient en écho de plusieurs autres sphères : le laboratoire qui apparaît d’abord sous forme de maquette, puis est qualifié de sphère en grandeur nature, même s’il fait plutôt penser à un œuf un peu déformé ou à un cœur couleur chair ; et, bien sûr, le bocal de la souris, alter ego et compagne du cobaye Ridder, que le dernier plan du film montre dressée sur ses pattes, comme pour chercher l’air qui lui manque. Ceux qui connaissent un peu l’œuvre de Resnais penseront bien sûr à Mon oncle d’Amérique.
Si vous n’avez pas vu Je t’aime, je t’aime, film paradoxal et séduisant qui mêle inspiration surréaliste et construction minutieuse et dont l’importance dans la filmographie du cinéaste pourtant si diverse est sous-estimée, sachez que le DVD est disponible dans le commerce et qu’il est visible sur LaCinetek.
- Le taille-crayon en forme de globe en métal fait partie de l’équipement courant de l’écolier depuis les années 60. Il semble que sa large diffusion ait été assurée par la société allemande KUM depuis la fin des années 1920, même s’il en existait déjà des exemplaires à la fin du XIXe siècle. ↩︎
- Voir Grevsmühl, Sebastian Vincent. La Terre vue d’en haut: l’invention de l’environnement global. Éd. du Seuil, 2014, pp. 226-232 https://shs.cairn.info/la-terre-vue-d-en-haut–9782021111293?lang=fr.et le chapitre 45. 1965 – Le vaisseau-Terre dans Capdepuy, Vincent. 50 histoires de mondialisations. De Néanderthal à Wikipedia. Alma, 2018. https://geohistoire.hypotheses.org/category/50-histoires-de-mondialisations. ↩︎
- Grevsmühl, op. cit. pp.206-214 ↩︎
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In Je t’aime, je t’aime, a profoundly original and underrated film, Alain Resnais ventures into science fiction, a genre where he was least expected. Together with his screenwriter Jacques Sternberg, they conceive of a time machine in the vein of H.G. Wells, but one that allows travel only into the past. They set aside the question of the time paradox—already well-explored by genre cinema—to offer a strange, subtle, and haunting meditation on time. And for SPHEROGRAPHIA, this is a true curiosity. The film features a globe, tiny and barely visible, which nonetheless finds itself at the center of a memorable scene.
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- Work Title/Titre de l’œuvre : Je t’aime, je t’aime
- Author/Auteur : Alain Resnais (réalisateur) et Jacques Sternberg (scénariste)
- Year/Année : 1968
- Field/Domaine : Cinéma
- Type : Film expérimental
- Edition/Production : Mag Bodard, Fox
- Language/Langue : fr
- Geographical location/localisation géographique :
- Remarks/Notes:
- Machinery/Dispositif : globe
- Location in work/localisation dans l’oeuvre :
- Geographical location/localisation géographique :
- Remarks/Notes :










