Citation : La carte des provinces perdues de Jerphanion

Une belle citation de Jules Romain, qui au-delà du style impeccable de la tirade historique, saisit la place, minime mais centrale, de la carte scolaire dans l’imagerie de la France d’avant 1914.

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est francevidal.pngLa guerre. Depuis son enfance, Jerphanion vit sous la malédiction de la guerre. Quand il avait six ans, de quoi lui parlait-on à l’école du village ? du système métrique ; mais aussi de l’Alsace-Lorraine et de Reischoffen. Peu de temps après avoir compris ce que c’était que le diable, il a connu le nom de Bismarck. Entre camarades, Prusco était encore une terrible injure. Les couvertures de ses cahiers d’écolier lui montraient Mac-Mahon, Chanzy, Faidherbe. Dès qu’il y pense, il sent monter du souvenir de ces pages coloriées, avec l’odeur du papier, une odeur d’amertume, de défaite. Sous une effigie de cavalier à bicorne, une notice vantait une pauvre victoire locale : Coulmiers, Bapaume. Même un enfant de six ans percevrait ce qu’il y avait d’aigre et de lamentable dans ces consolations. Quand on levait le nez de son pupitre, c’était pour contempler la carte de France, dont le jaune ou le vert auraient été si gais, sans cette épaisse tache gris-violâtre collée contre le renflement des Vosges. On croyait voir voleter dans la classe, comme une paire de chauves-souris, la double coiffe noire des provinces perdues. L’enfant du Velay n’osait pas se réjouir de l’air de ses montagnes. Le livre de lectures lui contait des histoires de Francs-tireurs, de siège de Paris, de charges à la baïonnette. La leçon de récitation lui faisait apprendre le Clairon de Déroulède, des pages de l’Année terrible. Jerphanion revoit encore tous ces képis coniques, toutes ces longues barbes, toute cette cohue à la fois militaire et faubourienne, tout ce Second Empire finissant dans la crasse et le désordre, que les vignettes de ses livres l’aidaient a évoquer, et qu’il retrouvait jusque dans les assiettes à dessert des fêtes de famille. Car au moment où l’on remplissait les verres de vin de liqueur, où les grandes personnes se mettaient à parler toutes ensemble et très haut, l’enfant, en déplaçant un petit four, découvrait la bataille de Champigny, un bivouac de l’armée de l’Est, Gambetta dans la nacelle de son ballon. Et quand c’était l’heure de jouer, il y avait toujours un vieux radoteur à barbiche impériale, pour vous dire, en vous tapotant la joue :  « Toi, mon petit, tu seras de la génération de la revanche. »

Jules Romain, les Hommes de Bonne Volonté, Le 6 octobre, Flammarion, 1932, pp.164-165.

5 réflexions sur “Citation : La carte des provinces perdues de Jerphanion

  1. Pingback: On rebat les cartes avec Jules Romains : 1) Les Copains | (e)space & fiction

  2. Pingback: Une introduction au chapitre sur la Première Guerre mondiale pour l’an prochain – Blog Histoire Géo

    • Merci Sylvain. C’est peut-être à cette carte de Vidal que Romains fait allusion, même s’il a l’air de décrire une carte plus « physique » avec du jaune et du vert. mais il parle peut-être aussi de mémoire car les souvenirs qu’il prêt à Jerphanion, ce sont les siens : né en Haute-Loire comme lui, il a le même âge que son personnage .

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