Le film Victory Through Air Power que la Walt Disney Company met à l’affiche en 1943 pour documenter l’effort de guerre américain, fait figure de parangon dans l’invention de la cartographie cinématographique, autrement dit de l’animation en cartographie, sur pas moins de trois supports portés à l’écran.
The film Victory Through Air Power, released by the Walt Disney Company in 1943 to document the American war effort, stands as a paragon of innovation in cinematic cartography, or in other words cartographic animation, across no less than three mediums brought to the screen.
Français
- Plan
- L’animation cartographique
- Le film Victory Through Air Power
- Les cartes cinématographiques, aux origines de l’animation en cartographie ?
- Mondialisation, globalisation et mise en réseau du Monde
- Expliciter le rôle de la projection cartographique
- L’animation cartographique pour illustrer des enjeux locaux …
- … et aussi mondiaux
- Peut-on parler de fiction à propos de Victory Through Air Power ?
- Visualisation dynamique des séquences
L’animation cartographique
L’animation est une technique utilisée dans les arts visuels pour représenter des changements de toutes sortes ainsi que les transitions entre différents états ou différentes positions. La mise en œuvre d’une animation, sous une forme dynamique, suppose cependant que l’action prenne part sur un support écran. Il est dès lors logique que le procédé fut introduit sur le grand écran, et probablement sans réelle surprise que les premières animations cartographiques le furent également. C’est ainsi que la forme animée de la cartographie, qui consiste à représenter des phénomènes spatio-temporels (des changements d’état, de localisation, des transferts et autres circulations et déplacements) intervint assez tôt dans l’histoire de la discipline, d’ailleurs avant l’avènement de l’informatique ou de l’Internet.
L’animation cartographique est introduite au cinéma dans les films de propagande des années 1920-1930, qui se voulaient avant tout documentaires. La première apparition à l’écran d’un tel procédé semble être dans le film Among the Cannibal Isles of the South Pacific de Martin E. Johnson (1918), présenté dans (e)space & fiction par Sébastien Caquard sous le titre : First animated map ever ?. C’est dans ce contexte que la Walt Disney Company réalisa plusieurs productions cinématographiques et graphiques pour documenter et communiquer de manière pédagogique sur la cartographie et, en l’occurrence sur le conflit mondial alors en cours. L’une d’entre elles est remarquable, il s’agit du film documentaire, Victory Through Air Power, visant à informer le grand public sur les enjeux militaires, géopolitiques et la Seconde Guerre mondiale, sur fond de propagande.
Le film Victory Through Air Power
Les studios Disney portent en effet à l’écran en 1943 le livre publié l’année précédente par Alexander Procofieff de Seversky, un aviateur et inventeur russe émigré aux États-Unis d’Amérique (la version vidéo est publiée le 18 mai 2004 dans la série Walt Disney Treasures). Ce film qui mélange images de guerres, documentaire et dessin animé sort en salle aux États-Unis d’Amérique le 17 juillet 1943, collant parfaitement à l’actualité d’un conflit global qui se déployait alors à l’échelle mondiale.
Aussi ce document décrit-il la toute-puissance étasunienne dans la gestion du conflit armé, suivant une perspective géopolitique et, cela, à tous les niveaux d’intervention logistique et à toutes les échelles. Le film illustre une double supériorité des États-Unis d’Amérique, militaire/géopolitique et technique : en premier lieu, pour ce qui est de la logistique de guerre déployée dans les airs, grâce au développement récent de l’aviation, et son usage en lien avec des opérations terrestres et maritimes ; aussi au niveau cinématographique, en mettant en avant, et pour la première fois, tout le potentiel de l’animation cartographique cinématographique.
Le film commence par l’histoire de l’aviation aérienne qui débute en 1903, en s’ouvrant tel un livre (à 03’23’’) pour en présenter l’évolution au travers de différentes constructions, telles celle du Angus Aquila (06’39’’), par exemple, un monoplan construit en Angleterre par l’ingénieur australien Arthur Leighton Angus, passionné d’aviation et dont le premier vol en 1931 fut hélas aussi le dernier. C’est au milieu du film qu’intervient la cartographie.
Les cartes cinématographiques, aux origines de l’animation en cartographie ?
Ce film est (à notre connaissance) l’une des toutes premières cartographies animées destinées à communiquer largement un message de propagande politique. Si Among the Cannibal Isles of the South Pacific anime le mouvement d’une ligne noire symbolisant la progression du voyage de Martin Johnson et de sa femme dans le Pacifique Sud, le film de Disney met en œuvre plusieurs procédés en termes d‘images, de symbolisations et d’animations ciné-cartographiques. De plus, les cartes cinématographiques s’expriment de l’échelle globale au niveau local, en mobilisant différentes représentations du Monde sous les formes de sphère, de globe, de planisphère, proposées suivant différentes orientations et inclinaisons, obliques en perspective.
Mondialisation, globalisation et mise en réseau du Monde
Si le contexte politique sous-tend la réalisation de ce film, le contexte académique n’est pas étranger à l’avènement de ces innovations cartographiques, à ce moment-là de l’histoire. Le conflit se déroule à « l’ère de la géographie aérienne » selon l’expression du géographe français Emmanuel De Martonne. Pour renvoyer, au projet SPHEROGRAPHIA, cette période se traduit par une abondante production cartographique portant sur la pertinence de l’échelle mondiale pour représenter la globalisation en cours, liée à la mise en réseau du Monde qui s’opère avec le développement du transport aérien. Plusieurs atlas, magazines et journaux renommés de l’époque publieront de magnifiques cartes du Monde où les lieux centraux ou ceux de pouvoir sont mis en réseau ; elles sont d’ailleurs souvent centrées sur les Amériques. On notera ici que l’intérêt des universitaires pour l’animation cartographique n’interviendra que plus tard, avec les travaux précurseurs aujourd’hui bien connus de Norman Thrower en 1959.
Le film de Disney participe ainsi d’une illustration de cette mise en réseau du Monde qui se déploie à la faveur et par les airs, et d’une démonstration de son utilité dans le déroulement du conflit en cours, grâce l’efficacité de l’intermodalité, plus largement de la logistique des transports de marchandises étasuniens. C’est ainsi que le film innove dans les procédés de l’animation pour soutenir ce propos : il s’intéresse en particulier à l’animation des mouvements des transports liés à l’approvisionnement logistique déployé pour acheminer les flux de munitions ou de vivres dans les différents lieux de stockages.
Le film, qui demeure un documentaire, mobilise la cartographie à partir de 36’20’’, de deux manières. Au début de la séquence pour présenter la conception cartographique d’ensemble et, plus tard, pour animer différents signes cartographiés.
Expliciter le rôle de la projection cartographique
Le fondement de la cartographie, qui consiste à projeter sur une surface plane et souvent rectangulaire des informations initialement disponibles sur la sphère terrestre, est d’emblée mis en lumière dans une extraordinaire animation, pour l’époque, qui présente les projections cartographiques. La séquence (36’20’’) joue habilement des multiples visions cartographiques envisageables, en transitionnant agréablement entre la vue terrestre mondiale et différentes vues de la Terre.

La Terre, véritable bille bleue, apparait d’abord au loin, flottant dans un espace traversé de nuées d’étoiles. Quelques secondes plus tard, la sphère placée au centre de l’écran entame une transformation progressive en un planisphère quadrillé des fameuses lignes de graticules (38’’30’). La célèbre projection de Gérard Mercator, dans une version centrée sur les Amériques, s’affiche alors furtivement à l’écran avant que l’image ne poursuive sa transformation cartographique en changeant, cette fois-ci, à la fois d’échelle et de centre. La vue se stabilise alors sur une vision régionale, qui englobe l’Europe occidentale au Nord jusqu’aux confins de l’Afrique subsaharienne au Sud et de l’Oural à l’Ouest.
L’animation cartographique pour illustrer des enjeux locaux …
Le théâtre de l’action (et du conflit) ainsi posé (36’’40’), la vue se stabilise ensuite sur l’Europe de l’Ouest, à l’aide de deux cercles blancs translucides : le premier, qui symbolise clairement l’éclairage d’un projecteur d’orientation Nord-Ouest/Sud-Est, vise à mettre en lumière, pour mieux la circonscrire, une Europe teintée de rouge. Le second cercle, placé au centre du précédent, permet de renforcer la perception d’une croix gammée.
Apparaît ensuite (36’50’’), une bande noire striée d’une ligne blanche zigzagante, qui se dessine progressivement depuis le Nord en Finlande, en direction de la Méditerranée au Sud : elle se déplace rapidement le long d’un rideau de fer ponctué de points lumineux clignotants jusqu’à atteindre le détroit de Gibraltar (36’45’’). Il faut dire que cette limite dite du rideau était matérialisée sur le terrain par des fils de fers barbelés et électrifiés par endroits, que ces points brillants illustrent probablement. Les mêmes procédés de ligne animée et de points clignotants sont retrouvés par la suite pour illustrer la situation du Bloc de l’Est (à 36’’56).

Plusieurs types de lignes sont animées dans le film de Disney : celles décrivant la trajectoire de navires par-delà les mers du globe (38’’05’), celles illustrant le déplacement du conflit localement (34’01’’) ou encore celles symbolisant des mouvements d’approvisionnement (43’11).
… et aussi mondiaux
La vocation pédagogique de ce film est marquée par l’attention portée aux images des séquences qui mobilisent un globe pour illustrer la généralisation du confit à l’échelle mondiale. Les scènes mondiales, présentées sur une sphère ou un planisphère, sont également décrites à l’aide d’un globe, illustrant alors la notion de globalisation faisant du niveau Monde un territoire pertinent d’observation, parce que d’intervention, qui se met en place au début du XXe siècle.
Le film relevant également du documentaire, son potentiel heuristique se traduit par une voix off qui alterne avec la présence continuelle d’un journaliste qui explicite et commente différentes séquences. Ce dernier se présente dans la posture d’un conférencier lorsqu’il se lève de son bureau (45’’30) pour se diriger vers un gigantesque globe sur pieds.
Les scènes prennent part dans un bureau qui ressemble à celui d’une administration d’État : aménagé de meubles sombres, d’un planisphère (papier/écran) accroché au mur et de ce globe posé au sol (46’’43).
L’apparition progressive sur le rideau de fer de la bande noire striée d’une ligne blanche zigzaguant (voir supra) est d’abord montrée sur une carte plane à l’écran (36’’46), avant d’être remobilisée sur le globe (45’’51), comme pour apporter davantage de précisions sur la géographie du processus. En se baissant vers le globe, le journaliste pointe de la main les espaces concernés, jouant déjà des complémentarités entre ces deux visions.

On voit bien ici le rôle joué par l’animation ciné cartographique qui autorise une (première ?) multi représentation cartographique animée, en donnant à voir de manière dynamique le même phénomène en cours, selon des perspectives et des échelles différentes, mais complémentaires : tantôt sur des vues sphériques-planisphériques ou locales projetées sur une affiche murale ou sur un écran, tantôt sur un globe, une sculpture en bois.
Peut-on parler de fiction à propos de Victory Through Air Power ?
Cette question est légitime. En quoi la présence d’un documentaire de propagande est-elle justifiée dans une collection dédiée aux relations entre espace et fiction ? La réponse n’est pas simple et ne fera peut-être pas l’unanimité. D’abord, on peut affirmer que les frontières entre réalité et fiction n’ont jamais été faciles à tracer précisément. Un texte vieux de près de 3 000 ans qu’un nouveau public a découvert durant l’été 2026 grâce à un film hollywoodien à grand spectacle servira de référence. Comment différencier ce qui relève de la création poétique et de la réalité factuelle dans le voyage d’Ulysse l’inventif ? On discute du partage depuis des siècles. Refuser de différencier vérité et fiction sur un plan général ne servirait qu’à justifier la tendance néfaste et proliférante actuelle qui présente des mensonges délibérés comme des « faits alternatifs ».
Il nous faut par conséquent être plus précis·es et étudier le cas d’espèce, et donc revenir à la genèse du film, très bien décrite sur la page Wikipedia en français qui lui est consacrée1. On y apprend que le film de Walt Disney sorti en 1943 est le 8ème long métrage d’animation de la société Disney, après Blanche Neige, Pinocchio, Fantasia, Le Dragon récalcitrant, Dumbo, Bambi et Saludos Amigos. Ce n’est pas le premier à mêler images d’animation et prises de vue réelles. C’était déjà le cas du Dragon récalcitrant et aussi de Saludos Amigos sorti à l’été 42. Ce dernier était d’ailleurs déjà un film de propagande et il a fourni l’idée de départ de Victory Though Air Power. À ce moment là, la situation financière des Studios Disney était mauvaise. Les derniers films d’animation avaient perdu de l’argent. La compagnie Disney réalisa alors, en 1942, plusieurs films sur commande pour les gouvernements des États-Unis d’Amérique et du Canada à des fins de formation, d’entrainement militaire et de propagande.
Mais Victory Though Air Power n’est pas un film de commande. Comme écrit plus haut, le livre publié par le Major Seversky connut un grand succès au début de l’année 1942. Il y défendait la thèse que les progrès dans l’aviation allaient rendre possible « une guerre inter-hémisphères directement par delà les océans », et que les États-Unis d’Amérique devaient devenir la nation aérienne dominante s’ils voulaient triompher dans le conflit mondial. Il prônait ainsi le développement d’une force aérienne autonome distincte de la Marine qui comprendrait de nouveaux avions stratégiques et, en particulier, des bombardiers intercontinentaux au rayon d’action de près de 5 000 km capables d’atteindre directement l’Allemagne et le Japon depuis le territoire américain. Walt Disney fut convaincu par cette théorie du bombardement stratégique qui n’était pourtant pas partagée par les instances militaires étasuniennes de l’époque, en particulier dans la Navy. C’est pourquoi Disney décida de financer un film dans lequel Seversky pourrait exposer sa thèse, avec le support pédagogique de séquences d’animation produites par le studio. Victory Though Air Power fut néanmoins un échec commercial et généra un important déficit pour la société.
Pour sa sortie, la publicité évita soigneusement le terme de propagande. Le film fut présenté comme une continuité des grands films de Disney, tels que Blanche-Neige ou Pinocchio. Le public habitué aux films d’animation de fiction n’y trouva pas son compte. D’ailleurs, à bien le considérer, autant qu’un film de propagande en faveur de l’effort de guerre américain, Victory Though Air Power est une œuvre d’influence sur la politique militaire étasunienne. Si l’objectif de la première partie du film est d’informer et d’instruire le public sur l’histoire de l’aviation, la deuxième partie vise essentiellement à convaincre les spectateurs de la vérité de la théorie de Seversky, à laquelle Walt Disney croyait fermement, mais qui restait de l’ordre de la conjecture2. Il est significatif de constater qu’à sa sortie, toujours selon Wikipedia, The Daily Worker considéra le principe de puissance aérienne comme un « conte des Mille et une Nuits ». Et que le magazine Life jugea le film coupable de décevoir un public fasciné en lui faisant croire que la guerre peut être gagnée « avec des vaisseaux imaginaires qui ne sont pas encore une réalité ». On voit bien dans cet exemple comment un documentaire historique factuel devient un récit d’anticipation décrivant une technologie encore à inventer, d’autant plus convainquant qu’il est imagé et animé, mais qui n’est, en définitive, pas si éloigné de la fiction.
Visualisation dynamique des séquences
Voici deux visualisations directes d’une version en noir et blanc sur YouTube.
1. Les deux séquences de cartographie animée :
2. L’interaction avec le globe :
Ressources :
Le film : https://archive.org/details/VictoryThroughAirPower
Le livre : https://archive.org/details/victorythroughai00dese/page/n9/mode/2up=]
Notes :
- Pour une fois, la page en français est beaucoup plus complète et argumentée que la page en anglais ↩︎
- La cible n’est pas seulement le grand public mais aussi les chefs politiques. La page Wikipedia explique ainsi qu’il a été visionné plusieurs fois par Churchill et Roosevelt en 1943. ↩︎
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- Work Title/Titre de l’œuvre : Victory through Air Power.
- Author/Auteur : Walter E. Disney
- Year/Année : 1943
- Field/Domaine :Cinéma
- Type : Film documentaire et de propagange
- Edition/Production : Disney
- Language/Langue : en
- Geographical location/localisation géographique :
- Remarks/Notes:
- Machinery/Dispositif : carte, globe
- Location in work/localisation dans l’oeuvre : remarquable/notable dans le dispositif d’animation cine cartographique
- Geographical location/localisation géographique : Monde entier
- Remarks/Notes :







