Exprimé différemment, serait-ce le film sphérographique1 par excellence ? On l’a peut-être remarqué, les globes sont rarement au centre d’un film. Ils sont plus souvent des éléments du décor, statiques mais signifiants, comme dans You Nazty Spy! ou dans la série Mad Men. Dès qu’ils sont manipulés par un personnage et entrent en action, leur présence s’affirme, mais la plupart du temps pour un temps très court comme dans L’Auberge espagnole. Rares sont les scènes un peu longues où le globe joue un rôle central. La plus célèbre est évidemment la danse du Dictateur de Charlie Chaplin. Mais c’est l’unique moment où un globe apparaît dans le film.
Il est pourtant un film exceptionnel par la place qu’y tiennent les globes. Je l’ai décrit et documenté il y a déjà longtemps sur (e)space&fiction. Il s’agit de L’Assassinat du Père Noël de Christian-Jaque (1941). J’y reviens dans la perspective du projet SPHEROGRAPHIA, pour analyser ce que ce film hors norme peut nous révéler des globes fictionnels. Ce billet est donc un complément à celui déjà publié sur le site : Les globes du Père Noël.
Contexte historique
L’Assassinat du Père Noël est tourné à un moment tragique de l’histoire de France, alors que le pays est occupé et n’entrevoit pas de libération rapide. C’est aussi le premier film français de la Continental-Film, société allemande créée par Goebbels pour fournir aux français des « films légers, vides et, si possible, stupides » 2. Christian-Jaque, qui s’engage plus tard dans la Résistance avait accepté de réaliser le film à condition que ce ne soit pas un film de propagande, tandis que Le Vigan qui joue l’instituteur était un collaborateur notoire qui finira par fuir comme Céline à Sigmaringen à la Libération. L’histoire que raconte ce conte de Noël poético-onirique peut dès lors être vue comme une transposition dans l’imaginaire de la situation difficile, pesante et conflictuelle de l’époque : un vol et un meurtre révèlent les conflits et les contradictions d »une petite communauté d’un village alpin isolé par la neige et condamné à vivre pour un temps incertain en vase clos avant d »être libérée3.
Les usages des globes dans L’Assassinat du Père Noël
L’Assassinat du Père Noë intéresse SPHEROGRAPHIA car le film est littéralement colonisé par les sphères. Un globe est au centre de l’intrigue et joue un rôle décisif dans le dénouement. Les globes figurent (au sens de figurants) dans de nombreux plans. Le film décrit même le cycle de vie du globe, depuis sa fabrication pleine d’amour par le Père Cornusse jusqu’à sa destruction. Il passe aussi en revue les multiples usages que les globes peuvent avoir dans la réalité, et que l’on retrouve isolément dans les œuvres de fiction : la décoration, le repérage géographique, l’usage pédagogique en classe ou l’activation de voyages imaginaires et même la publicité. Ils influent aussi sur la géométrie visuelle du film, où dominent les formes et les mouvement de caméra circulaires.
La ronde des globes
Trois figures d’utilisateurs de globes émergent, en miroir l’un à l’autre et par paire. Le Père Cornusse, l’artisan, fabule sur le monde en fabriquant ses globes alors qu’il n’est jamais sorti du village. Le riche baron est un grand voyageur, parti jusqu’au bout du monde après avoir écouté les histoires merveilleuses mais trompeuses du Père Cornusse et revenu se cloîtrer chez lui, peut-être à cause d’une maladie contractée à l’étranger. Christian, l’enfant malade et cloué dans son lit, rêve de recevoir en cadeau un globe afin de s’évader par la pensée et de partir au loin comme le baron l’avait fait en son temps. Cornusse réalise le rêve de l’enfant en lui offrant son plus beau globe. Ces trois-là forment une boucle qui relie tous les personnages, une ronde autour de l’objet globe, qui donne à l’ensemble du film sa structure circulaire et sphérique.
Un objet vivant
Dans le film, la figure de l’objet globe est complexe, vivante et chamarrée. Les globes sont dispersés dans plusieurs maisons du village et circulent entre elles. La boutique de Cornusse en constitue bien sûr le creuset avec les dizaines de globes qui s’y trouvent et l’enseigne en forme de globe qui tourne au-dessus de la porte. Dans certains plans tournés dans l’atelier, la multiplicité des silhouettes de globe de tailles différentes dans la pénombre évoque des veilleurs mystérieux. A l’opposé, la fixité du globe luxueux et majestueux du baron posé solidement sur son pied témoigne à la fois de l’aisance et du statut de son propriétaire, mais aussi de son choix délibéré d’une existence sédentaire. De nombreux plans donnent à voir la matérialité des globes, le travail de la main qui caresse le plâtre pour le lisser, la peinture délicate des motifs au pinceau … Le langage visuel et les dialogues enveloppent les globes d’une aura de rêve, d’émotion, de poésie et de voyage.
Des globes en liberté
Ce qui rend aussi le film très original, et le rapproche d’ailleurs sur ce plan du Dictateur, est le rôle inusité qu’il donne au globe. Accessoire de danse chez Chaplin, il est cache du trésor chez Christian-Jaque. Surtout, le film sort les globes de l’intérieur des bâtiment où ils sont d’habitude confinés pour leur faire dévaler les pentes enneigées en leur conférant une éphémère vie autonome très réjouissante4.
Le globe, figure indéterminable
Le film joue du contraste entre le globe, cette sphère si petite et close sur elle-même, qui évoque pourtant le vaste monde infini, dont rêvent Cornusse et Christian sans pouvoir le connaître. En effet, la farandole de globes tourne sous cloche, dans ce village coupé du monde. Il n’y a aucune abstraction dans ces sphères, Cornusse emploie le mot, faites de plâtre mais porteuses de désir et d’action. L’on devine ou l’on espère que sur la voie de la guérison, les premiers pas que fait Christian pour attraper le globe que lui offre Cornusse pourront le mener loin dans l’exploration monde réel et pas seulement dans les histoires imaginaires de Cornusse. La désillusion du baron, revenu de ces voyages lointains, jette un voile sur cet usage du globe comme activateur de voyage. Mais comme dans Netherland de Joseph O’Neill, le film met sur le même plan désenchanté voyages réels et imaginaires. L’intérêt du film est peut-être de nous signaler, comme la fait juste avant Le Dictateur, l’indéterminable nature du globe fictionnel et son caractère paradoxal, signe à la fois de plénitude et de finitude, de frustration et d’accomplissement, de volume fermé et de surface sans limite.
- La sphérographie, d’où le projet SPHEROGRAPHIA tire son nom, est la science des globes que le géographe Elysée Reclus se proposait de créer en même temps qu’il réfléchissait à son projet de globe terrestre au 100 000e pour l’exposition universelle de 1900. Voir en ligne : Chollier, Alexandre et Ferretti, Federico, 2016. Figurer le monde : Écrits cartographiques d’Élisée Reclus. Visionscarto.net. 19 décembre 2016 : https://www.visionscarto.net/figurer-le-monde-elisee-reclus. ↩︎
- Source: https://fr.wikipedia.org/wiki/Continental-Films) ↩︎
- Voir Les globes du Père Noël ↩︎
- Il en va de même, dans un mode plus mineur, dans Marius et Jeannette de Robert Guédiguian ↩︎
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To put it another way, could this be the quintessential “spherographic” film? As you may have noticed, globes rarely take the center stage in a film. They are more often elements of the set — static yet meaningful — as in You Nazty Spy! or the series Mad Men. As soon as a character handles one and it comes into play, its presence becomes undeniable. But most of the time this is for only a very brief moment, as in L’Auberge espagnole. Scenes where the globe plays a central role are rare. The most famous is, of course, the dance in Charlie Chaplin’s The Great Dictator. But that is the only moment when a globe appears in the film.
Yet there is one film that stands out for the prominent role globes play in it. I described and documented it a long time ago on (e)space&fiction. It is Christian-Jaque’s Who Killed Santa Claus? (1941). I’m revisiting it in the context of the SPHEROGRAPHIA project to analyze what this extraordinary film can reveal about fictional globes. This post is therefore a supplement to the one already published on the site: Santa’s Globes.
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- Work Title/Titre de l’oeuvre : L’assassinat du Père Noël
- Author/Auteur : Christian-Jaque
- Year/Année : 1941
- Field/Domaine : Cinéma
- Type : Réalisme poétique
- Edition/Production : Continental-Film
- Language/Langue : fr
- Geographical location/localisation géographique : #Argentière
- Remarks/Notes:
- Machinery/Dispositif : globe terrestre, carte
- Location in work/localisation dans l’œuvre : partout
- Geographical location/localisation géographique :
- Remarks/Notes :













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